L’intelligence artificielle redéfinit les pratiques des industries culturelles et créatives. Cet événement visait à enrichir la réflexion des professionnels et futurs professionnels du secteur artistique sur l’intégration des IA génératives dans leur travail, en offrant un espace d’expérimentation. Cette initiative s’inscrit dans la stratégie numérique de la Wallonie, Digital Wallonia.
Former les talents créatifs à l'IA
L’intelligence artificielle révolutionne tous les secteurs et les Industries Culturelles et Créatives (ICC) ne font pas exception. De la publicité au journalisme, en passant par les arts visuels, la musique ou le design, les outils d'intelligence artificielle (IA) modifient en profondeur les pratiques, les compétences requises et les processus de création.
Dans ce contexte, il devient essentiel d’alimenter la réflexion des étudiants et des professionnels des métiers créatifs quant aux enjeux, aux usages et aux limites de ces technologies. C’est dans cette optique que l’Agence du Numérique, The POD et l' IAD, dans le cadre de Digital Wallonia, ont lancé la première édition des IA Days, un événement novateur explorant la synergie entre la création et l’intelligence artificielle.
Retour sur la semaine des IA Days
Programmé sur une semaine, du 13 au 17 octobre 2025, le coup d’envoi des IA Days a eu lieu le 13 octobre 2025 lors d’une journée de conférences destinée aux acteurs des ICC, professionnels, enseignants et étudiants. Cette journée avait pour objectif d'interroger, d'inspirer et d'éveiller les consciences sur les impacts de l’intelligence artificielle dans les métiers créatifs.
L'événement a rassemblé pas moins de 230 participants au cinéma Pathé à louvain-la-Neuve.
Experts, témoignages concrets et démonstrations ont nourrit les échanges et ont invité les participants à repenser leurs pratiques, en intégrant les opportunités, mais aussi les limites des technologies d’IA.
Programme des conférences
- Introduction : D’où vient on ? Où va-t-on ? Olivier Servais
- Human-Centric AI : choisir le futur plutôt que le subir. Emilie Fockedey
- Panel 1 : IA 2030 : trajectoires et enjeux. Raoul Sommeillier, Nicolas d'Alessandro, Romain Boonen et Géraldine Bueken.
- Panel 2 : Métier : se réinventer ou disparaître ? Alice Benoit, Frédéric Bochart, Hadrien Hanse et Jean-Gilles Lowies.
- Micro-conférence : L'IA : un nouvel outil d'accessibilité culturelle et éducative. Sébastien Place
- Panel 3 : Liberté artistique vs boite noire. Jeanne Brunfaut, Alexandre Lavallée, Serge Hoffman et Louis de Diesbach
- Panel 4 : IP, IA Act & nouveaux business models. Eric Delacroix, Frédéric Young, Ilan Manouach et Alicia De Mulder
- Conclusion : Etre créatif dans un monde digital. Luc de Brabandère
Retrouvez le streaming des conférences et les photos de l'événement
Introduction : D’où vient on ? Où va-t-on ? par Olivier Servais
L'historien et anthropologue Olivier Servais retrace l'histoire de l'intelligence artificielle comme projet d'imaginaire avant d'être technique. Depuis l'Antiquité (mythes du golem, Pygmalion), l'humain cherche à créer un double intelligent, une quête liée à notre conception de l'intériorité comme critère de distinction.
Les fondements modernes émergent au XXe siècle : le mot "robot" (1920), la machine de Turing, puis la conférence de Dartmouth (1956) qui marque la naissance officielle de l'IA. La fiction (Asimov, Kubrick, Matrix) a constamment interrogé les promesses et angoisses liées à l'IA - notamment la crainte qu'elle se retourne contre nous. Avec Internet et le big data, l'IA devient intime (Siri) puis surprenante, nourrie par nos données (gaming, réseaux sociaux). La Covid a accéléré la digitalisation massive, permettant l'explosion actuelle de l'IA générative.
Aujourd'hui, l'IA soulève des enjeux éthiques majeurs : biais, surveillance de masse (Chine, Inde), désinformation. Pour Olivier Servais, l'IA ne pense pas encore mais nous force à repenser ce que signifie "penser" - elle est un révélateur anthropologique de notre quête de l'autre absolu.
Human-Centric AI : choisir le futur plutôt que le subir, par Emilie Fockedey
Emilie Fockedey, Business Developer chez Yuma, dresse un état des lieux de l'IA dans les industries culturelles et créatives. Le marché de l'IA générative connaît une croissance explosive (Sora 2 a dépassé ChatGPT en téléchargements), menaçant 24% des revenus des créateurs musicaux et 21% de l'audiovisuel d'ici 2028. Paradoxalement, un tiers des professionnels n'a pas encore testé d'outils IA, et seulement 10% se sont formés. L'étude montre que ceux qui maîtrisent l'IA perçoivent mieux son impact réel sur les métiers. Au-delà des outils (ChatGPT utilisé par 70% des répondants), Emilie Fockedey insiste sur la nécessité de comprendre profondément l'IA - son fonctionnement, ses limites (les LLM ne sont que des "jeux de probabilités").
L'évolution va vers des "agents IA" qui collaboreront directement avec les humains en équipe. Pour elle, la clé est de replacer l'humain au centre : les créateurs doivent réinventer leur valeur ajoutée, repenser l'expérience client et leur business model. La créativité humaine reste leur force principale pour naviguer dans cette transformation.
Panel 1 : IA 2030 : trajectoires et enjeux, avec Raoul Sommeillier, Nicolas d'Alessandro, Romain Boonen et Géraldine Bueken.
Ce panel réunit quatre experts pour décrypter les trajectoires de l'IA à horizon 2030 : Géraldine Bueken (avatars IA mémoriels), Raoul Sommeillier (interactions art-science), Nicolas d'Alessandro (expériences immersives) et Romain Boonen (transformation du travail culturel). Tous observent un basculement : la narration devient vivante et interactive, permettant des récits multiples et personnalisés plutôt qu'un récit unique statique.
Les principaux enjeux soulevés sont la standardisation des récits (biais des modèles concentrés chez quelques géants américains), la dépendance aux infrastructures (68% des outils utilisés en Europe sont américains), et le risque de deepfakes politiques (exemple de Trump et Gaza). Les panélistes insistent sur l'importance de la collaboration humain-IA, l'utilisation de l'IA comme "machine à questions" plutôt qu'à réponses, et le besoin de former aux usages critiques. Nicolas souligne que l'IA peut réduire la distance entre visiteurs et contenus culturels via le langage naturel, tout en développant des alternatives open source hébergées localement.
La simplification progressive des pipelines techniques permettra aux créateurs de se concentrer sur la narration plutôt que la technique. Le consensus : placer l'humain au centre, développer un esprit critique face aux outputs standardisés de l'IA, et promouvoir des alternatives éthiques et locales aux monopoles technologiques.
Panel 2 : Métier : se réinventer ou disparaître ? avec Alice Benoit, Frédéric Bochart, Hadrien Hanse et Jean-Gilles Lowies.
Ce panel explore l'impact de l'IA sur les métiers créatifs avec Alice Benoit (Amplo), Frédéric Bochart (RTL), Hadrien (photographe/enseignant IHECS) et Jean-Gilles Lowies (Observatoire des Politiques Culturelles). L'enquête Amplo révèle que 60% des freelances créatifs ressentent inquiétude et méfiance face à l'IA, avec trois profils : refus total, usage utilitaire (admin) ou intégration créative.
Les principales craintes concernent la propriété intellectuelle, le remplacement professionnel et la perte de créativité, bien que le gain de temps soit reconnu comme avantage majeur. À l'IHECS, l'IA est intégrée dès la première année avec culture générale, historique et surtout éthique, privilégiant la curiosité et l'adaptabilité sur les hard skills techniques. RTL a établi une charte stricte responsabilisant l'humain : interdiction de prolonger des plans d'interview par IA, vérification obligatoire des contenus générés, utilisation de normes pour certifier l'authenticité des images. Jean-Gilles évoque un "tsunami" comparable à la disruption numérique des plateformes, nécessitant des task forces de veille et une souveraineté européenne (énergétique, numérique, culturelle).
Le consensus : l'IA démocratise la création mais distord la valeur perçue du travail créatif ; il faut se réinventer en misant sur l'intentionnalité humaine, l'esprit critique et les soft skills (résilience, audace) plutôt que disparaître.
Micro-conférence : L'IA : un nouvel outil d'accessibilité culturelle et éducative, par Sébastien Place
Panel 3 : Liberté artistique vs boite noire, par Jeanne Brunfaut, Alexandre Lavallée, Serge Hoffman et Louis de Diesbach
Faisant suite à la performance de Serge Hoffman, ce panel réunit Jeanne Brunfaut (Administratrice générale de la Culture FWB), Louis de Diesbach (éthicien) et Alexandre Lavallée (artiste/enseignant).
La FWB adopte une position d'équilibre : encourager l'usage de l'IA quand elle apporte une vraie plus-value, tout en imposant un cadre réglementé et la transparence (chartes en cinéma et lettres). Jeanne Brunfaut distingue les projets "paresseux" (où l'humain diminue au profit de l'IA) des démarches artistiques abouties où l'artiste "trifouille" les modèles pour y imprimer sa patte. Louis de Diesbach rappelle que l'IA reformule des questions existantes (comme la photo face à la peinture) et met en garde contre le narratif marketing de la Silicon Valley qui présente chaque innovation comme révolutionnaire.
Le consensus : l'IA seule n'est pas créative, elle produit de la "statistique moyennisée" avec un biais anglo-américain (GPT-3 : 93% de données en anglais). L'artiste doit s'approprier l'outil, le nourrir de ses propres données, pousser les algorithmes dans leurs retranchements pour s'arracher à cette moyenne. Alexandre Lavallée intègre l'IA en pédagogie depuis 3 ans, encourageant le dialogue tangible/intangible et l'exploration des limites (faire "halluciner" ChatGPT). La vraie question : comment assurer que les artistes puissent "dîner" (Beaumarchais) dans ce nouveau paradigme économique ?
Panel 4 : IP, IA Act & nouveaux business models, avec Eric Delacroix, Frédéric Young, Ilan Manouach et Alicia De Mulder
Ce panel réunit Alicia de Mulder (avocate), Frédéric Young (SACD/SCAM), Ilan Manouach (auteur BD/chercheur) et Eric Delacroix (Euranova) pour débattre de l'IA Act, la propriété intellectuelle et les business models.
L'IA Act classe les systèmes selon 4 niveaux de risque (inacceptable, élevé, limité, minimal) avec des obligations différenciées ; les artistes seront principalement des "déployeurs" soumis à l'obligation de transparence (déclaration d'usage IA). L’application des règles est progressive : août 2024 (modèles généraux), mi-2026 (IA haut risque), 2027 (complète). La traçabilité des données d'entraînement reste un défi majeur : l'obligation de fournir un "résumé suffisamment détaillé" est jugée insuffisante pour que les auteurs identifient si leurs œuvres ont été utilisées.
Frédéric Young distingue 5 activités (bases de données, entraînement, développement produit, commercialisation, usage), toutes couvertes par le droit d'auteur, mais regrette que les industriels refusent de négocier (contrairement à l'accord expérimental SACD-Genario). Ilan Manouach défend une approche plus expérientielle : en BD, copier fait partie de l'apprentissage, l'IA intensifie des questions préexistantes et devrait être pensée comme infrastructure publique cognitive du 21e siècle. Eric Delacroix souligne que l'Europe arrive en retard sur les modèles US déjà entraînés ; reconstruire avec traçabilité coûte cher mais un cadre sécurisé favorise l'innovation responsable.
Conclusion : Etre créatif dans un monde digital, par Luc de Brabandère
Luc de Brabandere explique que la créativité n'est pas liée à la technologie, mais à la capacité humaine de sortir de son programme mental. Il distingue deux formes de pensée : la déduction (programmable par les machines) et l'induction (impossible à programmer entièrement).
La créativité consiste à changer notre perception du monde plutôt que de simplement innover de manière incrémentale. Il illustre son propos avec des exemples comme Bic (qui a découvert son métier véritable : le jetable, pas l'écriture) et Barbie (qui s'est réinventé en entreprise de propriété intellectuelle).
L'intelligence artificielle peut améliorer les processus existants, mais seule la créativité humaine permet de réimaginer radicalement notre vision du monde et d'inventer de nouveaux modèles. Les technologies sont des outils fabuleux, mais ils ne remplacent pas l'essence créative de l'être humain.
La nuit de l'IA
La journée de conférences s'est clôturée par "La Nuit de l’IA". Ouverte au grand public, elle a accueilli 155 participants.
Cette soirée, animée par Damien Van Achter et enrichie par les commentaires de Chadi Abou Sariya, Ioana Voicu, Olivier Gaillard et l'intervention d'Henry Daubrez, a mis en lumière 30 projections combinant des courts-métrages, des publicités, des clips, des pubs, des animations illustrant la richesse des approches artistiques alimentées par l’intelligence artificielle.
Retrouvez le streaming de la Nuit de l'IA.

Quatre jours en équipe pour expérimenter l'IA dans la pratique
Du 14 au 17 octobre 2025, les IA Days proposaient quatre jours de "Creathon" (hackathon en ligne) à destination des étudiants du supérieur en filières artistiques et des professionnels des industries culturelles et créatives (ICC)
Encadrés par des enseignants et des experts, les participants ont mené des projets concrets intégrant des outils d’intelligence artificielle, avec pour objectif d’explorer leur potentiel créatif tout en prenant conscience des enjeux techniques, éthiques et artistiques. Chaque groupe a produit une création originale.
Trois parcours ont été proposés :
- Parcours "Vidéo" avec Hadrien Hanse (IHECS) : concevoir un récit de 1-2 minute(s) avec des outils génératifs
- Parcours "Jeu vidéo" avec Julien Vanheuverzwijn (Walga) : mini game jam pour concevoir un prototype jouable et un teaser
- Parcours "Édition digitale" avec Alexandre Lavallée et Alexandre Quintin (Académie des Beaux-Arts de Tournai) : articuler pratiques éditoriales (texte & image) et IA pour concevoir un récit (magazine, bande dessinée, etc.)
Ces 4 jours ont rassemblés 140 participants issus de 10 institutions et 9 professionnels du secteur, pour 37 équipes et autant de créations (18 vidéos, 2 jeux vidéo, 14 récits digitaux).
Retrouvez le streaming de présentation des résultats
Bilan
Avec un taux de satisfaction de 80% pour les participants au Creathon et des mesures d'impact qui montrent une progression tant des compétences à utiliser les outils que dans la compréhension des enjeux, ainsi que les nombreux témoignages récoltés à l'issue de la conférence et de la Nuit de l'IA, les partenaires (l’Agence du Numérique, The POD et l' IAD) et leurs soutiens (l'Académie des Beaux-Arts de Tournai, MiiL, IHECS, RTBF, LHC, Microsoft, le cinéma Pathé de Louvain-la-Neuve, la Province du Brabant wallon, Agoria, le cluster Twist, Learnence, WALGA, Freepik, Wake, davanac, Empowork culture, Amplo, ElevenLabs, Transcultures, Xr4heritage, Mashup film festival, Objkt, Prompt club, Numee, Wallimage, Wallonie Bruxelles International, etc) peuvent être fiers de l'initiative !
Pour en savoir plus
Carla Fonzi
Agence du Numérique
Pascal Balancier
Digital Wallonia